VOL

« Mais quand, la voiture de Mme de Villeparisis étant parvenue en haut d’une côte, j’apercevais la mer entre les feuillages des arbres, alors sans doute de si loin disparaissaient ces détails contemporains qui l’avaient mise en dehors de la nature et de l’histoire (…) Mais, en revanche, je n’étais plus assez près de la mer qui ne me semblait pas vivante, mais figée (…) » 

Marcel Proust. A l’Ombre des jeunes filles en fleurs.

VOL 

Un aigle décrivait en cercles plus que bleus sa foi dans les nuages,
Inaccessible aux traits diviseurs du regard.

Haut vol !

Présent toujours nouveau d’une fortune cinétique puisée dans l’or du ciel.

Trop loin des yeux.
Dépouille.

Je ne percevais pas le vieil argent si tendre du plumage – lentement sensuel et très doucement tiède…
Je ne percevais pas davantage les pierres noires des prunelles,
Glacées vraiment,
Néanmoins tempérées de tel battement, rare, d’inquiètes paupières…

Au vol !

Un oiseau prédateur emportait son image.


 

Brouillons

La page blanche de Word. Vibrante. Insaisissable.

Je n’aime pas rédiger sur l’ordinateur. Il me faut la feuille douce, le stylo un peu lourd, la conscience sous mes doigts de l’épaisseur du papier, les sûrs mouvements de mon écriture dont les courbes rapides, que j’ai plaisir à reconnaître, me rassurent.

Il me faut surtout ce fouillis de la page, dont l’ordinateur me prive : mots exilés en marge, phrase lapidaire prise là dans une forme vaguement ronde, frontières horizontales pour tenir à l’écart un paragraphe intempestif ; et puis ratures, de toutes sortes, au gré des humeurs de la rédaction : sinusoïdes aimables et presque élégantes, autoritaires segments obliques et parallèles, hachures épaisses sous la colère desquelles le mot se recroqueville jusqu’à disparaître ; et encore ces encadrés divers,  ces ajouts entre les lignes, ces renvois confus à des bas de page ou à d’autres feuilles, signalés d’astérisques, de lettres ou de chiffres, ces accolades rassembleuses ou bien qui creusent le texte pour des insertions maniaques, ces dessins qui trahissent, dès que l’inspiration fait défaut, le besoin impérieux de remplir la page.

Ecrire, c’est d’abord ce désordre.

Mon besoin jaloux de la feuille-capharnaüm témoigne de cette vérité que créer c’est, avant tout, détruire, dissoudre un ordre ancien, celui qui tient la pensée asservie dans le langage.

Dieu seul a pu créer sans détruire : la Genèse Le montre en face du chaos initial, qu’Il ordonne de Sa parole en l’éclairant d’abord (« Fiat lux ») et Jean, dans le prologue de son Evangile, lorsqu’il précise « Au commencement était le Verbe (…) et le Verbe était Dieu », dit l’exception première de la tautologie originelle. L’homme, quant à lui, s’il ambitionne de créer, doit désorganiser, défaire, anéantir d’abord ; le propre de son œuvre est de déranger.

La création humaine est belle de ce travail préliminaire visant à rendre informe, à « saccager » pour employer un mot qu’affectionne René Char qui célèbre ainsi de nos créations la violence positive : « (…), si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux. »

Je crois que nos œuvres (et il n’en est pas autrement des chefs-d’œuvre) valent premièrement par les brouillons qu’elles supposent.

           img0853.jpg

SOMME

SOMME

Bras et mains sont gestes.
Jour et nuit, l’ennui.

Seul et seul, tout seul ;
Un rectangle mauve dans le noir des paupières :
Souvenir d’une baie
Libre
Devant l’air tendre, fragile comme un vol et vif comme un plumage.
Mais le poids de mes yeux
Péniblement tournés sur ce fouillis où croissent les secrets filandreux de la mémoire : céphalées envahies inextricablement des hontes coriaces.

Bras et mains sont gestes.
Jour et nuit, l’ennui.
Et l’heure et l’heure font
Des heures.

Soleil ni pluie ni ombre ni tiédeur
Ni vent
Ni nul parfum
Ni frisson ni lumière !
Que la quantité nue des gestes qui composent
Dans le silence
La solitude hébétée
De mon cœur assoupi.

Les heures, jour et nuit,
Défont
Les heures.

LACS

On le sait, la poésie cultive toujours, pour faire entendre, les confusions du malentendu. J’ai voulu fonder cette série de onze pièces, radicalement, sur la méprise : chacune d’elles porte les deux sens , irréductibles, d’une homonymie doublée d’une homographie ;  l’écriture du poème réduit l’écart. Cette suite s’intitule LACS (le mot désigne les étendues d’eau tranquille où Narcisse croit pouvoir étreindre son image mais il révèle aussi le piège où qui ne se tient pas sur ses gardes peut être pris). Vous trouverez successivement ici, au fil des jours ou des semaines : SOMME / VOL / FEU / SUR CHANT / TENDRE / LACS / PAGE / ATRE / FAILLE / MOLES.

123456



MoonLight |
Le livre GO |
L'amour en poeme |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | frantsesa
| Conscience Universelle
| sarah55000