L’amertume de Pénélope

Qu’on se rappelle l’histoire d’Ulysse, roi d’Ithaque. Dix ans de guerre (l’expédition contre Troie) puis dix ans d’errance, d’île en île, d’épreuve en épreuve. Il s’amuse d’affronter la dernière à son retour, sous le déguisement d’un pauvre homme : celle de l’arc imposée par Pénélope, sa femme – afin de gagner du temps -, à ceux qui briguent sa main et le trône ; il s’y impose seul avant de tuer tous les prétendants.
Qu’on se remémore aussi la vie de Pénélope sans Ulysse. Elle a dû promettre, sous la pression de la Cour (qui a déclaré mort le roi d’Ithaque) de choisir un mari dès qu’elle aura fini le voile funèbre de son beau-père, et elle défait la nuit ce qu’elle a tissé le jour.
Mais que ressent-elle, au retour de son époux, après avoir vécu longtemps l’absence du héros qui triomphe maintenant ?

L’amertume de Pénélope

Ulysse a saisi l’arc et l’a cambré.
Et la flèche a franchi les douze cercles.
Puis ses traits ont atteint tous ceux qui prétendaient à son royaume et à la reine.
Maintenant Pénélope s’avance vers Ulysse, qu’elle hésite encore à reconnaître :

« Il est parti pour Troie, à contrecœur.
Craignait-il de me perdre, ou Télémaque ?
Il a laissé la charrue, il a pris ses armes.
Les soldats l’ont acclamé et il a marché à leur tête.
Il est parti pour Troie
- vraiment à contrecœur ? -
Sans un regard pour l’épouse qui retenait ses larmes.

J’ai imaginé son courage, ses peines sous la muraille hostile ;
Sa solitude d’époux.
Et j’ai maudit plus que le mien son sort.
Hélas ! quand il a pris la ville,
Je ne l’ai pas su.
Et je n’ai pas eu lieu d’être fière. »

Les voici seuls.
Ulysse longtemps parle.
Lorsqu’il cesse, Pénélope trouve les mots
De la plainte lasse
Qui depuis si longtemps vibre en elle :

« Je n’ai pas hurlé d’horreur quand Polyphème écrasait
Le crâne de tes hommes contre le mur de la caverne
Pour manger leur cervelle :
Nul ne m’en a parlé.
Je n’ai pas tremblé quand, pour venger ce fils,
Poséidon jouait ta vie dans de lointaines tempêtes
Que je ne soupçonnais pas.

Je n’ai pas jalousé Circé, la Magicienne.
Et je la hais trop tard, maintenant.

Je ne savais rien de toi :
Je ne me suis pas torturée à me représenter
Ta silhouette furtive
Parmi les ombres farouches du Hadès ;
Je n’ai pas entrepris d’émouvoir les dieux
D’un chant plus puissant que celui des Sirènes
Afin qu’ils détournent vers moi ton navire ;
Après le massacre des boeufs sacrés,
Je ne me suis pas offerte en victime au Soleil,
Pour qu’il ait pitié de toi.

Ton désespoir dans l’île de la Nymphe,
Je n’en ai pas eu connaissance :
Je n’ai pas abominé Calypso
Et ses bontés insupportables.
Je n’ai pas partagé ton chagrin le plus louable,
Et ta belle douleur d’exilé
Ne m’a pas fait t’aimer davantage.

Je n’ai pas jalousé Nausicaa, la Phéacienne
A qui je dois de te revoir aujourd’hui,
Et que je hais trop tard, maintenant.

Tu as mis à mort tes ennemis, Ulysse,
Et tu as eu la sagesse d’épargner l’Aède
Pour qu’il transmette à la postérité ta gloire.
Et de vingt ans d’exploits, tu resplendis !

Qu’ai-je fait, moi ? – J’ai défait ma toile. »

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