L’auteur, le lecteur, le poème… (suite et fin)

     Un « pont ». C’était naguère le thème et le titre d’un poème d’Etoiledelys sur son blog. Le mot convient parfaitement pour définir l’entreprise poétique, cet impérieux besoin de communication entre l’Auteur et le Lecteur, un « pont » bizarre, suspendu entre les brumes incertaines des deux rives qu’il met en relation, celle où l’Auteur se cherche et celle où vit quelque part cet étranger inimaginable, le Lecteur. Un « pont » pour mettre en relation l’inconnu et l’inconnu.
     En fait celui qui lit le Poème fournit un travail très voisin de celui qui l’écrit. Il s’agit de découvrir une logique du texte, une grammaire élaborée dans et pour le seul Poème. Il s’agit de mettre à jour les règles de production du texte. Mais alors, pourrait-on m’objecter, c’est une seule et même chose, peu ou prou, que ce qui est écrit là et ce qui est lu ici. Lecteur, je reste toujours vassal du Poète, suzerain omnipotent qui décide de ce que je dois trouver ou non dans l’œuvre. Et je ne peux que lire faux ou juste.
     Cete position bien sûr est insoutenable.
     A l’opposé, la tentation de Phantom d’affirmer la souveraineté d’un lecteur dont seule l’interprétation importe en définitive, pourrait nous gagner facilement, tant elle paraît pertinente. Le Poème appartient à celui qui le lit, puisqu’il lui est destiné ; puisque, sans Lecteur, il demeure condamné à la nuit absurde du livre ou du tiroir fermés. C’est le Lecteur qui associe dans son esprit, qui com/prend, les mots, les rythmes, les images… Il attribue, il fournit aux termes des qualités qu’il déduit de l’organisation qu’il perçoit entre eux : qu’on me pardonne ce jeu de mots : il inter-prête.
     Pourtant il ne décide pas du sens. J’entends le Lecteur honnête. Il est toujours loisible d’affirmer n’importe quelle signification à partir de n’importe quel texte et de se retrancher derrière un « Moi, je le sens comme ça » péremptoire. Et d’ailleurs même si l’on est de bonne foi, l’erreur en poésie sera toujours de croire le Poème évident et de se confier à l’impression première. Or, s’il veut fonder sa lecture sur l’organisation textuelle du Poème, s’il veut se justifier des significations qu’il décèle, le récepteur n’est pas libre. Ce n’est que lorsqu’il met pour son compte au travail (que ce mot n’effraie pas, c’est aussi un jeu, un plaisir) les composants du Poème, ce n’est que lorsqu’il refuse l’immédiateté (cette naïveté évoquée par Fleurdelys – et voilà bien comment les deux questions sont liées) que le sens s’élabore, que le Lecteur assoit son autorité. Sa liberté d’interprétation ne se fonde que sur le respect de l’ordre institué par le Poète.
     Pour autant ce qu’il cueille dans le texte n’est pas ce que l’Auteur y a semé, même si le fruit doit à la graine. C’est que le texte poétique, dès qu’il est écrit, se comporte de manière autonome. L’Auteur veut dire, ou ne veut pas dire. Peu importe. Le texte dit. Et ce qu’il dit échappe toujours au Poète, lui échappera toujours, bien que toujours il puisse s’y reconnaître. Car le Poème, dans la mesure où il détruit le langage pour constituer sa propre langue, cesse de parler le lieu commun, l’objectivité ; il parle la subjectivité, l’authenticité de chacun, l’original (peut-être quelque chose de l’originel). Le Poème fait entendre (images, sonorités, rythmes, retours, ruptures…), en plus de ce que le Poète sait qu’il dit, ce qu’il ignore qu’il dit. Cela parce que le Poète non plus n’est pas libre, pas plus que le Lecteur. Il ne choisit pas tout de ce qu’il compose ; sa culture, son histoire, son inconscient sont à l’œuvre. Et c’est là sans doute l’intérêt majeur du Poème, son essence même. Ce que le Poème parle, le Lecteur, s’il veut s’appliquer à l’entendre, le comprend (je n’envisage pas ici la compréhension intellectuelle, je veux dire qu’il l’éprouve, le ressent). Ainsi la communication, par la médiation du Poème, est intersubjective.  Ce qui affecte le Poète suscite des émotions, des sensations, des impressions qui affectent le Lecteur ; parentes des siennes sans doute et pourtant différentes, car elles résonnent dans le vécu, conscient et inconscient, de chacun. Il s’ensuit que le texte poétique n’est réductible à aucune analyse. Aucune explication n’en donnera jamais LE sens, encore moins TOUT LE sens. On peut proposer – on a proposé – je ne sais combien d’interprétations du poème « Voyelles » de Rimbaud. Aucune ne rendra jamais compte de ce que chacun peut éprouver, s’il fait travailler ensemble les vers du poème, lorsqu’il entend les couleurs de « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ». Le Poète donne du sens à des mots qu’il structure, cela suscite chez le Lecteur des réactions qu’il organise en signification. Mais ni l’un ni l’autre n’ont la Vérité. La Vérité, c’est le texte du Poème ; elle est inépuisable.
     Donner du sens, qu’on soit Poète ou Lecteur (mais le Poète, c’est aussi le romancier, le dramaturge… La Poésie, c’est toute la littérature ; simplement, le Poème fait travailler davantage la langue en peu de mots). Donner du sens. Non pas le plaquer, ou croire le suivre. Donner du sens : c’est l’enchantement de ceux qui viennent se rencontrer dans le Poème.

     Et qu’est-ce d’autre, donner ainsi du sens, que satisfaire heureusement, par la grâce de la Poésie, à la nécessité première de la vie humaine ? 

    

2 Réponses à “L’auteur, le lecteur, le poème… (suite et fin)”


  • J’ai beaucoup apprécié ton analyse sur le « pont » reliant l’auteur et le lecteur. Je conçois tout à fait que l’un comme l’autre ne soient pas libres et restent dépendants de leur culture, de leur vécu, de l’émotion ressentie au moment de l’écriture ou de la lecture. Cependant, je suis sûre que certains poètes doivent s’étonner du résultat de cette « dissection littéraire » en constatant que leur « message » a été totalement détourné ou incompris. Pour l’auteur (si il est encore vivant) ce doit être frustrant de voir les diverses interprétations que l’on a pu faire de son oeuvre !

    Encore merci de nous faire partager ta réflexion (je ne me souvenais plus que Jakobson était à l’origine du schéma de communication et j’ai « révisé » sur Wikipédia)

    Grosses bises

  • Marylène,
    Je ne résiste pas au plaisir de te faire ici un petit mot de réponse.
    « Frustrant » pour l’auteur, peut-être… Si l’interprétation, surtout, ne respecte pas le travail du texte.. Mais, si celle-ci se fonde sur une lecture sérieuse et attentive, ce doit être très enrichissant au contraire de savoir comment le texte qu’on a écrit résonne ailleurs. Je crois que Molière aurait adoré ce que Planchon a fait sur scène de « Tartuffe » ou « Georges Dandin », je suis à peu près persuadé que Flaubert aurait pris grand intérêt à ce qu’ont apporté les éclairages de la psychanalyse ou du structuralisme sur « Mme Bovary » et je sais qu’Aragon adorait les interpétations que Ferrat donnait de ses poèmes…
    Au fond, cette autonomie du texte, qui peut prendre des significations que l’auteur n’a pas perçues, répond à la quête fondamentale de l’écriture : on écrit popur ne pas mourir, pour que ce qui a été dit une fois ne cesse jamais de dire autrement. Rabelais, Ronsard, Shakespeare, Hugo, Maupassant, Steinbeck ou Prévert… n’en finissent pas de vivre et revivre dans la nouveauté de chaque lecture : voilà comment le Poète est éternel.

    Merci de ta contribution, qui m’a fait très plaisir.

    Michel

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