L’Auteur, le Lecteur, Le Poème…

      Intéressantes, les deux contributions d’Etoiledelys et de Phantom, qui posent, à partir de « Dame » dans Lacs, les problèmes de la lecture et de la réception du poème. Etoiledelys s’interroge sur « la façon dont les lecteurs vont percevoir un poème » et souhaite peut-être défendre l’innocence du récepteur, une « naïveté » qu’elle assimile à une « forme de pureté ». Phantom, lui, veut affirmer, contre une dictature du sens que pourrait imposer l’auteur, les droits à « l’interprétation », essentiels, du lecteur souverain. L’une et l’autre donc, qui craignant d’être soumise à la nécessité d’une investigation savante du texte, plus ou moins méthodique, qui redoutant dans le champ de sa lecture l’hégémonie du scripteur, l’une et l’autre revendiquent de façon remarquablement complémentaire, et non sans raison, quelque liberté du destinataire. Définir la nature de cette liberté, son étendue, ses limites, c’est au fond répondre à la question du sens de l’écriture poétique. Qu’on me pardonne de m’accorder le loisir de tenter de le faire ici.

     A Etoiledelys d’abord, en quête, légitime, de « pureté », je voudrais faire remarquer que cette qualité ne saurait caractériser les manifestations du langage, du moins celles du langage courant, celui par lequel nous entreprenons de communiquer chaque jour avec nos semblables. La pureté ne règne qu’aux contrées du silence, ne se donne à voir que sur le néant de la page blanche. Le mot, quant à lui, est nécessairement impur, toujours compromis. Et dire, c’est toujours, un peu, trahir.          
     Car le mot est imprécis. « Je rédige ces lignes devant une tasse de café ». Qui de vous, lecteurs, voit ma tasse ? Bien, j’ajoute qu’elle est « petite, en faïence, jaune et blanche, à rayures ». Quel jaune ? Quelle disposition, quelle largeur des rayures ? Quelle épaisseur de la faïence ? Que signifie « petite » ? Je peux préciser davantage, mais vous ne la verrez toujours pas comme je souhaite la montrer.
     Et puis le mot traîne avec lui, avec l’objet (abstrait ou concret) auquel il réfère, une cohorte d’autres concepts dont je ne contrôle nullement la présence. Je dis « neige » et je dis en même temps, peut-être, « blanc », « froid », « douceur », « légèreté », « tristesse », « joie », « Noël », « désolation », « mort », etc. à la personne à qui je m’adresse. Si bien que, si j’annonce « Il va y avoir de la neige » à quelqu’un pour le rendre heureux, je l’afflige peut-être de cet énoncé.
     Et encore le mot, bien collectif, public, puisqu’on le veut terme d’échange, est incapable de dire l’individuel, l’intime du sujet. Le verbe « aimer » dans « j’aime ma maîtresse, ma femme, mes enfants, Shakespeare, ou la moutarde » ne rend aucunement compte de ce que j’éprouve pour ma maîtresse, ma femme, mes enfants, les œuvres de Shakespeare, ni des sensations de mon palais sous la brûlure douce et parfumée de la moutarde.
     Mais aussi le mot, trop usité, s’épuise et ne parle plus guère. Il réduit la réalité, l’affaiblit, la rend abstraite. Des expressions banalisées, hélas ! par leur répétition : « centaines de morts » ou « faim dans le monde » ou « victimes d’un attentat » finissent par ne plus scandaliser, par ne plus être entendues même (ainsi d’ailleurs que les images du monde qui, sur Internet ou nos télévisions, ne nous troublent plus).
     Au bout du compte, le malentendu règne et, croyant dire la même chose, nous ne tenons pas du tout le même langage, surtout si nous employons des termes fortement marqués de subjectivité : ainsi « mère », « amour », « amitié », « deuil »… ne réfèrent qu’à des expériences personnelles peu partageables.
     Et qu’on ne s’imagine pas que cette trahison du référent par le langage (du signifié par le signifiant linguistique) n’affecte que les échanges où il s’agit pour les interlocuteurs de partager des sensations, des émotions, le vécu affectif, psychologique, ce que Jakobson appelle la fonction expressive du langage. Le plus banal énoncé informatif peut introduire une méprise dès lors qu’on omet de prendre en compte certains éléments qui n’appartiennent pas à l’énoncé (la contextualité, la situation de communication, l’intonation, la gestuelle…). Avec la phrase : « J’ai vu Untel ce matin », je peux dire tellement de choses différentes : que j’aime Untel, que je déteste Untel, que je regrette Untel, que je trouve Untel ridicule, que j’ai peur d’Untel, etc. Le langage, seul, est ici d’une indigence notoire, car il est bien évident que le message que je veux faire parvenir au destinataire ne tient pas dans cette phrase. Très fréquemment l’essentiel n’est pas dans l’information que le texte fournit. Le théâtre (ou le cinéma) montrent la diversité des choix possibles à partir de tels énoncés – et voilà pourquoi on peut rejouer infiniment, en y trouvant toujours des significations nouvelles, Sophocle, Molière, Musset ou Tchekhov… :  parce que ce qui se joue dans le discours n’est pas réductible au seul discours (et je songe particulièrement au théâtre de Pinter où le discours qu’on entend n’est qu’un signe de ce qu’on n’entend pas). Alors l’interprétation se fait essentielle.
     Me voici donc revenu, un peu par hasard, vers un de mes moutons qu’on croyait égarés peut-être : l’interprétation. Mais cet autre : la Poésie ? J’y arrive. 

     Trouble, déformant, opaque, le langage n’a rien du cristal. Impur, il fausse constamment l’image du monde qu’il prétend représenter. Donner une image forte, neuve, émouvante, parlante du réel, qui rende compte à chacun de ce réel, c’est la tâche, certes impossible, assignée à la Poésie. L’écriture poétique ambitionne d’être la pureté du langage. Mais c’est au prix de le détruire pour le reconstruire autrement dans le Poème, dans la logique du Poème, dans ce qu’on pourrait désigner comme la grammaire propre du Poème, plus ou moins affranchie de la grammaire linguistique, et suivant les règles, non transposables, de ce seul Poème.
     Il s’ensuit naturellement que la lecture du texte poétique doit percevoir, au moins partiellement, cette reconstruction du langage dans l’oeuvre. Cela suppose vigilance, défiance vis-à-vis des mots, de la syntaxe, prise en compte des écarts avec la langue ordinaire ou encore des ruptures soudaines dans l’équilibre même que crée le texte… Attitudes qui s’opposent, certes, à la naïveté. On ne lit pas un poème comme on lirait une lettre, un prospectus ou, dans le journal, le compte-rendu du dernier match nul de l’équipe de France. Il faut sans doute une attention plus soutenue, un temps plus long, un parcours moins linéaire ; il faut, sans doute, faire suivre la lecture de relectures.
     Pour autant, l’exercice n’est pas d’une difficulté si grande, moins ardu certainement que peuvent le laisser supposer les lignes ci-dessus qui veulent le décrire. Il ne s’agit pas là d’être savant. Une répétition de termes en début de vers (anaphore), un jeu de sonorités, un rythme particulier, une métaphore, un terme inhabituel… sont des éléments qui se repèrent facilement. L’essentiel est de s’interroger sur leur présence, et de chercher des hypothèses sur le sens dans leur présence conjointe. Bref, il s’agit moins d’avoir des connaissances ou de disposer d’une technique que de se montrer curieux.
     Au bout de cette investigation, les mots parlent autrement et l’on est plus près d’entendre ce que dans le langage ordinaire ils ne savent pas exprimer, la violence d’une situation que les médias banalisent, la nature d’une émotion pourtant ineffable, plus près de découvrir ce « Je » inaccessible que le « je » de l’énoncé m’interdit de connaître parce que dès qu’il le désigne, il cesse de le signifier. En quelque sorte, la « pureté » dont Etoiledelys espère, avec raison, la grâce au contact du Poème, n’est pas à recevoir comme une disposition qui s’emparerait de vous dès sa lecture ; elle est plutôt promise comme une Ithaque lointaine à qui ne se laissera pas séduire par les sirènes du langage (comparaison incongrue qui fait ici d’Ulysse l’archétype du Poète !).
     Pureté, ou vérité du Poème, au bout de la lecture, inépuisablement. Mais laquelle, immuable ou changeante, universelle, ou de l’auteur, ou du lecteur ?
   

(Or je dois m’arrêter ici. J’entends la clameur assourdissante, unanime et navrée des visiteurs de ce blog : « Non, pitié, la suite, ne nous abandonnez pas ! » 
Quel suspense !
Plus sérieusement : d’autre tâches – et d’autres loisirs – me réclament, et je ne pense pas publier sur cet écran la suite avant une dizaine de jours. Après avoir tenté aujourd’hui de répondre surtout à Etoiledelys, je  m’efforcerai alors de m’adresser plus particulièrement à Phantom. Mais, je le rappelle, leurs deux questions sont liées, d’étroite manière.)

3 Réponses à “L’Auteur, le Lecteur, Le Poème…”


  • Bonjour Michel
    A travers ces mots je vous vois ou plutôt je vous imagine assis à votre bureau, je vois la tasse à café, avec ou sans sucre ? Bon j’imagine un sucre. Vous êtes écrivain ? Je peux imaginer une scène peut-être un chat ronronnant tout près de vous ou taquinant votre plume. Je peux même imaginer un décor mais je vais arrêter, j’extrapole, je pars en « live ».
    Les mots me parlent mais je m’égare, esprit vagabond où m’emmèneras tu ? Mon imagination me joue des tours.
    Simplement pour vous dire qu’en lisant un poème ou un texte, le votre, l’imagination nous emporte parfois bien au-delà de ce que peut être la réalité.
    Amicalement – Bonne journée
    Danièle

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  • Danièle,
    Vous m’inventez à loisir et je m’en réjouis. C’est vrai, je deviens le(s) personnage(s) que malgré moi je mets en scène dans ce que j’écris. Et il y a dans le plaisir que j’éprouve à montrer en même temps ce que je suis et ce que je ne suis pas quelque chose qui est de la même nature que ce que je peux éprouver sur la scène d’un théâtre.
    Avez-vous jamais éprouvé le bonheur angoissant de la scène ?

    Je vous souhaite aussi une belle journée.
    A bientôt.
    Michel

  • Je n’ai jamais fait de théâtre, bien trop timide pour cela, donc je n’ai jamais éprouvé cette montée d’adrénaline mêlée d’angoisse mais j’imagine d’un grand bonheur aussi. Si je ne me trompe vous faites du théâtre ?
    A bientôt – Danièle

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